Faut-il limiter l'expansion du capitalisme?

Pourquoi faut-il limiter l'expansion du capitalisme ?, 2003, Descartes & Co.

François Flahault

François Flahault, philosophe et directeur de recherche au CNRS, est membre du Centre de Recherche sur les Arts et le Langage. .

Le philosophe F. Flahaut se livre à une remise en cause des fondements du capitalisme à partir d'une réflexion ontologique. Contrairement à ce que soutient l'idéologie néo-libérale, consubstantielle du capitalisme, le sentiment d'exister qui fonde notre être, nous vient des autres et de la société. Renvoyant dos-à-dos matérialisme et spiritualisme, marxisme et libéralisme, l'auteur pousse jusqu'au bout l'intuition des sociologues du 19ème siècle : la coexistence précède l'existence de soi.

Une prémisse erronée : être soi par soi.
Le titre de l'ouvrage peut paraître dans un premier temps à la fois convenu et provocateur. Le thème des limites à imposer au système capitaliste n'est pas nouveau et revêt souvent une dimension morale toujours suspecte. A la manière de J. A. Schumpeter, nous pourrions dire de manière tout aussi provocatrice que les pourfendeurs du système sont les perdants et donc que leur bonne foi n'est exempte de tout soupçon. Or ce n'est pas à une critique morale à laquelle se livre l'auteur, bien au contraire. S'il faut critiquer le capitalisme, c'est sur le terrain ontologique. Le capitalisme doit être limité parce que les présupposés du néo-libéralisme sur lesquels il est fondé sont faux. Et pour le montrer l'auteur se livre à une réflexion sur la relation individu-société.

La question de fond est la suivante : l'individu a-t-il par lui-même ou non le sentiment d'exister ? Peut-il être soi par soi ? Selon la réponse apportée, le lien individu-société ne sera pas vécu de la même façon. Si ce sentiment lui vient des autres, c'est la société qui se voit crédité automatiquement d'un statut ontologique. Les individus existent dans et par la société et le réseau de relations qu'elle engendre. A l'inverse si le sentiment d'exister va de soi alors la société peut bien n'apparaître que comme un principe utilitaire d'organisation de la production et de fourniture de biens divers. L'auteur opte évidemment pour la première solution. Pour lui nous ne pouvons nous contenter du souci moral de l'autre car cela n'engage pas notre être. A la rigueur nous pouvons ignorer l'autre. F. Flahault se fonde notamment sur les résultats de l'éthologie qui constitue faut-il croire une révolution dans les connaissances. Il existe par exemple un attachement qui lie le bébé singe à sa mère qui ne se résume pas à une simple fonction nourricière. Cette relation est amplifiée chez les humains puisqu'à travers le toucher, la voix, le regard, « le bébé reçoit des adultes qui s'occupent de lui son propre être, son existence intérieure » (p. 70). Un bébé n'est une personne que si ses parents le considèrent comme tel. « L'inscription symbolique de notre personne dans leur esprit précède notre existence réelle et en est la condition » (p. 69). Le langage est évidemment la forme sociale préalable de la pensée qui suppose lui-même pour être utilisé un cadre commun de représentations. Nous pouvons en déduire la séquence suivante :

Espace social, liens sociaux => Langage => Famille => Parents => Enfants => Conscience de soi.

Le choix du prénom participe de cette séquence et montre qu'avant d'exister chacun doit avoir « lieu d'être ». Nous comprenons pourquoi, selon l'auteur, « la coexistence précède l'existence de soi ». « Pour que chacun vienne à l'existence, il faut donc que lui préexiste un ordre de coexistence-un ensemble de représentations qui transcende chacun en lui donnant une place par rapport à d'autres », (p. 69). Ni le matérialisme, ni le spiritualisme ne s'interrogent sur le fondement de l'être. Même K. Marx qui s'interroge sur les contenus de conscience et notamment les représentations ne dit rien sur la manière dont le sentiment d'exister arrive à l'homme. Pour les spiritualistes comme pour les matérialistes, l'existence de soi va de soi et la société n'existe que pour ses vertus utilitaires (puisque pour les spiritualistes, les valeurs relèvent d'un autre monde que social, elles viennent de Dieu ou de la nature). D'ailleurs c'est l'erreur de l'économie que de croire que dans l'individu gît un « noyau présocial ». Ainsi dans le rapport à l'autre il n'est jamais question de l'être des individus mais de leurs avoirs, de leurs intérêts.

Remettre l'économie à sa place
L'économie a pris une place considérable dans nos sociétés. En fait elle a remplacé la théologie et la main invisible du marché s'est substituée à la main invisible de Dieu dans le processus d'ordonnancement du réel. A partir du moment où l'ordre social se pense comme ordre économique, le discours économique, fondé sur le modèle des sciences dures, peut bien servir de base de référence. Il constitue un ordre de prévisibilité sur lequel peuvent s'appuyer dirigeants et dirigés puisque tout le monde est convaincu de son bien-fondé. « Que deviendrait en effet l'autorité des dirigeants s'ils étaient incapables de tenir à leurs ouailles un discours légitimant leur action et leurs décisions? » (p. 104). Même si les gouvernants ne savent pas au fond comment fonctionne la société, « il est nécessaire de croire qu'on le sait, sans quoi une gestion et un fonctionnement globaux de la société seraient impossibles ». Le problème c'est que le discours économique renverse la vraie causalité qui part de la société vers l'individu. L'homme a désormais affaire aux choses avant d'avoir affaire aux personnes.

Pourtant, les sociétés de chasseurs-cueilleurs ont pu exister sans véritable développement économique. Elles étaient avant tout structurées par des liens de parenté qui seuls ont pu ensuite permis des rapports économiques. Cette idée peut ensuite se décliner de diverses manières : l'échange marchand ne constitue pas le fondement de la société, les bases matérielles ne sont pas premières, l'économie marchande est enchâssé dans le social. Cela conduit en tout cas à mettre dos-à-dos marxisme et libéralisme et nous sentons combien l'auteur a une vision que nous pourrions qualifier d'institutionnaliste. « Une condition nécessaire pour qu'une société fonctionne est que ses membres soient en mesure d'anticiper « ce qui va se passer » (p. 45). Il faut des repères qui ne peuvent provenir que de la société. L'échange marchand a en lui-même une « épaisseur » institutionnelle. Vouloir faire « table rase » du passé, comme le recommande le marxisme est une erreur ontologique ; c'est croire qu'un homme nouveau peut surgir de la destruction de la société.

Dans le rapport aux autres ce n'est pas tant l'avoir qui est en jeu que l'être. Cela est valable pour la conception de la société mais aussi de l'échange. Ainsi il faut passer d'une économie des choses (économie restreinte) à une économie des personnes (économie générale). Cela passe notamment par la prise en compte de formes non marchandes d'échanges et de l'articulation entre bien marchands et biens non marchands. Dans l'échange marchand « normal », il y a transformation de ce qu'ont les échangistes, non de ce qu'ils sont. Or, il existe d'autres types d'échanges où les êtres humains sont personnellement impliqués. C'est le cas du don qui peut se résumer à la formule suivante : « Voici qui tu es pour moi, reconnais ce que je suis pour toi » (pp. 91-92). Le don peut bien constituer la matrice des relations sociales car il appelle toujours un contre-don s'inscrivant dans une certaine temporalité. Ensuite il ne faut pas oublier la préséance de la société. C'est l'espace social qui donne son sens et sa possibilité d'être à l'économie. Reprenant une idée chère à E. Durkheim, F. Flahault note que « tout n'est pas contractuel dans le contrat », qu'il faut au minimum de la confiance, une autorité juridique, un ensemble de services non marchands. Cette idée constitue la base de la société. Les biens marchands ne sont valorisées qu'à partir de biens et services non marchands préalables : pas de photos sans paysage, sans monuments, sans vacances ; pas de vacances sans politique sociale, ... De toute façon les biens ne sont que des moyens d'exister par rapport aux autres. Remarquons enfin que la théorie économique donne l'illusion de la rationalité des acteurs, alors que l'observation concrète du fonctionnement des marchés indique bien souvent le contraire. La société dans son ensemble ne peut être guidée par un mécanisme faussement autorégulateur. Si la production de biens et services privés est nécessaire, elle doit encore être régulée. Nous comprenons alors pourquoi il faut empêcher l'extension du capitalisme aux sphères jusque-là réservées à la gestion collective. Il en va globalement de notre être !

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4ème de couverture :

La production toujours croissante de biens et de services est-elle l'horizon indépassable du développement ? L'histoire s'achève-t-elle sous l'alliance du capitalisme et de la démocratie ?
François Flahault met radicalement en doute les prémisses des théories économiques dominantes et tire les conséquences de la révolution de pensée à laquelle conduit le mouvement des connaissances, notamment dans le champ des sciences humaines. Une révolution qui nous oblige à rejeter la croyance occidentale selon laquelle l'individu précède la société. A reconnaître au contraire que la vie sociale nous précède, qu'elle est notre milieu naturel, indispensable pour que se constitue notre être. Il s'agit, pour les cultures humaines de soutenir notre vie matérielle, bien sûr, mais aussi notre existence psychique, c'est-à-dire notre sentiment d'exister. Les sociétés humaines ne reposent pas seulement sur l'économie marchande, mais aussi sur ce qu'on pourrait appeler « l'économie des personnes ».
Ce livre apporte sous une autre forme condensée et accessible les nouvelles bases philosophiques aujourd'hui nécessaires pour situer la place de l'économique et du capitalisme dans la société.

Table des matières

Introduction
1. Pourquoi décrire plutôt que prescrire
2. Le marxisme entre recherche du vrai et désir du bien
3. Les présupposés que le marxisme partage avec le libéralisme
4. Les sources de la conception moderne de l'individu
5. Une révolution dans les connaissances : la société précède l'individu, la coexistence précède l'existence de soi
6. La tâche sans fin des cultures humaines : faire qu'il y ait quelque chose plutôt que rien
7. Nécessité d'un discours faisant autorité-économie et théologie
8. L'économie marchande enchâssée dans le social
9. Pourquoi les droits individuels et la justice ne suffisent pas à fonder une société bonne

 

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