A Farewell to Alms

A Farewell to Alms : A Brief Economic History of the World, Princeton University Press, 2007, de Gregory Clark

Né en 1957, Grégory Clark est un historien économiste, professeur et directeur de recherche à l'Université Davis en Californie. Ses domaines de recherche portent sur la croissance sur longue période, la richesse des nations, et en particulier sur l'histoire économique de l'Angleterre et de l'Inde.

G. Clark s'interroge sur l'un des problèmes fondamentaux en économie qui est d'expliquer les écarts de développement au niveau mondial. Pour y répondre, il faut revenir aux conditions qui ont rendu possible la révolution industrielle et la croissance soutenue en Angleterre. Contrairement à la mode actuelle consistant à mettre en avant le rôle des institutions, l'auteur développe une argumentation fondée sur les mécanismes de la sélection naturelle et invoque Darwin plutôt que North.

Du verrou malthusien à la survie du plus riche (the survival of the richest).
A regarder l'évolution du revenu par tête depuis 1000 av. J-C jusqu'à aujourd'hui, nous avons vraiment l'impression qu'un verrou a été cassé autour de 1800. C'est en effet à cette époque que le revenu par tête se met à croître de manière franche et irréversible. Auparavant la société est sous l'emprise du verrou malthusien c'est-à-dire que le progrès technologique conduit uniquement à accroître la population sans élévation durable du niveau de vie. G. Clark montre ainsi que l'Anglais moyen à la veille de la révolution industrielle dispose d'à peu près autant de calories qu'un chasseur-cueilleur de l'âge de pierre (2 300), d'une espérance de vie à peine plus élevée (38 ans) et d'une taille comparable (1,68m). De surcroît si le chasseur-cueilleur travaille 35 heures par semaine, son homologue anglais travaillera lui 60 heures.

Le passage à un régime de croissance soutenue, qui élève le niveau de vie, exige en fait un homme nouveau. Cet homme nouveau sera le fruit de la lutte pour la vie. « Toutes les sociétés malthusiennes, comme l'a reconnu Darwin, sont intrinsèquement modelée par la survie du plus apte. Elles récompensent certains comportements aux succès reproductifs et ces comportements deviennent la norme de la société », (p186). Or si dans les sociétés préagricoles la lutte pour la vie passe par la violence et la guerre, elle passe par la patience, le travail, la maîtrise de soi, l'éducation, le calcul, etc. dans les sociétés agraires. La survie du plus apte finit par correspondre à la survie du plus riche. Aussi selon une logique darwinienne la descendance des riches devient plus importante que celle des pauvres (4 à 5 enfants survivants en moyenne contre 2). Etant donnée la nature statique de la société préindustrielle, les enfants de riches finissent par inonder l'ensemble de la structure sociale à travers un processus de mobilité descendante. Toutefois le succès des plus riches doit-il se répercuter sur leurs enfants et à plus long terme sur la population ? G. Clark montre qu'en plus d'hériter financièrement, les enfants héritent aussi des bonnes habitudes de comportement. Ainsi un enfant de riche reste riche quelque soit le nombre de frères et soeurs ayant du se partager le magot. C'est donc que la richesse acquise ne repose pas uniquement sur un capital économique et que le capitalisme a vraisemblablement une origine culturelle, si ce n'est génétique.

Une thèse iconoclaste ?
En se fondant sur la sélection naturelle, G. Clark tourne le dos aux explications institutionnelles plutôt en vogue en ce moment. Certes la survie du plus riche n'est possible qu'avec une certaine stabilité sociale et politique d'ordre institutionnel. Mais que l'Angleterre ait su profiter d'une certaine stabilité ne permet pas de cautionner pour autant la thèse institutionnelle. L'Angleterre du 13ème siècle avait déjà toutes les institutions requises au sens du FMI ou de la Banque mondiale (taux d'imposition négligeable, sécurité des biens et des personnes, marchés du travail et des biens concurrentiels, stabilité relative des prix comparé à la période contemporaine). Or la révolution industrielle a eu lieue bien plus tard. Aussi la question n'est pas tant de savoir pourquoi l'Angleterre médiévale n'a pas connu de croissance économique mais pourquoi les sociétés actuelles ne sombrent-elles pas ? Nous pourrions certes remarquer que la théorie institutionnelle n'est pas forcément discréditée du seul fait que l'approche plutôt orthodoxe du FMI ou de la Banque mondiale n'est pas opérante. Mais la Chine ou la Japon, dans un contexte comparable de pacification, n'ont pas connu une évolution aussi favorable. D'une part parce que les mécanismes de la sélection naturelle n'y ont pas été aussi forts (population multipliée par 5 au Japon entre 1300 et 1750 et par 2,5 en Chine contre une quasi stabilité de la population anglaise sur la même période). D'autre part parce que les riches n'ont pas pu transmettre, à l'aide d'une descendance relative plus importante, leurs habitudes aux classes moyennes.

Par ailleurs invoquer le rôle des idées au sujet du démarrage économique et en particulier le rôle des Lumières n'est pas plus pertinent puisque cela ne fait que repousser le problème hors du champ de l'économique. Il faut croire que la sélection naturelle repose sur une dynamique interne et inévitable liée au rapport homme-ressources. C'est précisément l'une des grandes forces de l'argumentation que de montrer que des changements sont à l'œuvre à l'époque médiévale favorisant l'émergence de l'homme moderne. Nous pouvons ainsi comprendre pourquoi les explications traditionnelles ne peuvent rien montrer, en particulier lorsqu'elles prennent le niveau de vie comme variable endogène puisqu'il ne change pas dans l'équilibre malthusien. C'est dans la société médiévale qu'il faut rechercher les transformations nécessaires à la révolution industrielle ultérieure. Il n'y a que la puissance de la sélection naturelle qui peut expliquer la force des mécanismes en jeu. Remarquons que l'idée selon laquelle les institutions n'ont qu'un rôle secondaire se retrouve dans la théorie dite unifiée de la croissance développée par O. Galor et fondée sur les mécanismes de la sélection naturelle. Les institutions jouent au mieux sur le timing d'un processus de toute façon inévitable.

La thèse défendue dans l'ouvrage peut certes choquer dans son recours à la biologie. Or si la critique de « darwinisme social » est anticipée par G. Clark, la question de la transmission génétique des bons comportements peut paraître quant à elle discutable. Bien qu'il ne nie pas la transmission culturelle, G. Clark ne manque jamais d'insister sur la base génétique de cette dernière. Il semble manquer quand même une théorie de la conservation génétique des traits culturels. Cela renvoie en tout cas à la sociobiologie, à la co-évolution, etc. Même C Dawkins dans Le gène égoïste (The Selfish Gene) se sert de la génétique comme simple analogie en ce qui concerne la transmission culturelle, avec sa notion de « mêmes ». Pourquoi alors ne pas suivre plutôt la logique développée par N. Elias dans La dynamique de l'Occident (Über den Prozess der Zivilisation). Ce dernier montre de la même façon que G. Clark comment certaines normes de comportements fondées sur la maîtrise de soi, le calcul raisonné, etc. se sont progressivement imposées pour caractériser les sociétés civilisées. Or un tel processus passe par l'imitation des comportements conformes sans invoquer de règles biologiques de sélection. Comment croire par exemple que le goût du travail soit resté ancré dans nos gênes, alors que nous avons largement dépassé le niveau de subsistance ? Il est d'ailleurs curieux de constater que la 4ème de couverture n'évoque pas C. Darwin et la sélection naturelle et met plutôt en exergue la transmission culturelle des comportements conformes. Est-ce un signe ?

Au final la Révolution industrielle a accru les inégalités de richesse dans le monde moderne et la grande divergence opérée depuis 1800 ne s'est pas résorbée. Certes l'accumulation de biens n'est pas tout et elle ne nous a pas rendu de surcroît plus heureux comme le souligne G. Clark. Pourquoi, malgré tout, les pays pauvres ne sont-ils pas parvenus au développement ? Toutes les technologies sont accessibles, la communication est instantanée, ... Aussi l'auteur souligne-t-il la moindre productivité des travailleurs dans les pays pauvres. Alors que l'utilisation de la technologie dans le Nord conduit à donner une prime au travail méticuleux et régulier elle conduit dans les pays du Sud où les travailleurs sont plus laxistes et moins disciplinés à une sur-utilisation de main d'oeuvre pour compenser ces défauts. Mais ne s'agit-il pas ici d'une question culturelle de rapport au travail ? Est-ce à dire que la sélection naturelle n'a pas favorisé le « gène du travail » dans le Sud ?

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4ème de couverture (traduite) :

Pourquoi y a-t-il une partie du monde si riche et l'autre si pauvre ? Pourquoi est-ce que la révolution industrielle -et la croissance économique sans précédent qui l'accompagne-a lieu en Angleterre au 19ème siècle et non à un autre moment et à un autre endroit ? Pourquoi est-ce l'industrialisation n'a pas rendue le monde entier riche-et pourquoi a-t-elle même rendue une bonne partie du monde plus pauvre ? Dans A Farewell to Alms [L'Adieu aux âmes], Gregory Clark s'attaque à ces questions profondes et suggère une voie nouvelle et provocatrice dans laquelle la culture-et non l'exploitation, la géographie ou les ressources-explique la richesse et la pauvreté des nations.

Rencontrant la théorie usuelle selon laquelle la révolution industrielle fut initiée par le soudain développement d'institutions économiques, juridiques et politiques stables dans l'Europe du 17ème siècle, Clark montre que de telles institutions existaient bien avant l'industrialisation. Il défend au contraire l'idée que ces institutions ont graduellement conduit à des changements culturels profonds en encourageant les individus à abandonner leurs instincts de chasseurs-cueilleurs-violence, impatience et parcimonie de l'effort-et à adopter des habitudes économiques-dur labeur, rationalité et éducation.

Le problème, affirme Clark, est que seules les sociétés qui ont de longues histoires de peuplement et de sécurité paraissent développer les caractéristiques culturelles et les capacités de travail suffisantes nécessaires pour la croissance économique. Pour la plupart des sociétés n'ayant pas connu de longues périodes de stabilité, l'industrialisation n'a pas été une bénédiction. Clark dissèque aussi le principe, popularisé par Jared Diamond dans Guns, Germs and Steel [Fusils, germes et acier] selon lequel les dotations naturelles comme la géographie compte dans les différences de richesses des nations.

En tant que critique sobre et brillante à l'idée selon laquelle les pays pauvres pourraient se développer économiquement grâce à une aide extérieure, A Farewell to Alms peut changer la manière dont est comprise l'histoire économique globale.

Table des matières (traduite) :

1/ Introduction : L'histoire économique du monde en 16 pages.

PARTIE 1 : La trappe malthusienne : la vie économique jusqu'en 1800.

2/ La logique de l'économie malthusienne
3/ Niveau de vie
4/ Naissances
5/ Espérance de vie
6/ Malthus et Darwin : la survie du plus riche
7/ Les avancées technologiques
8/ Institutions et croissance
9/ L'émergence de l'homme moderne

PARTIE 2 : La révolution industrielle

10/ La croissance moderne : La richesse des nations
11/ Le puzzle de la Révolution industrielle
12/ La révolution industrielle en Angleterre
13/ Pour l'Angleterre et non la Chine, l'Inde ou le Japon ?
14/ Les conséquences sociales

PARTIE 3 : La grande divergence

15/ La croissance mondiale depuis 1800
16/ Les sources approximatives de la divergence
17/ Pourquoi est-ce que l'ensemble du monde n'est pas développé ?

18/ Conclusion : un étrange nouveau monde

 

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