La sélection naturelle a-t-elle joué dans le choix des héros de roman?

Le lecteur accoutumé au langage de la sociobiologie sait qu’il doit exister un différentiel d’investissement parental entre les hommes et les femmes. Comme l’a illustré Richard Dawkins dans “The selfish gene”, les organismes vivants ont pour fonction de transmettre un maximum de leurs gènes dans un univers de compétition pour les ressources. Le corps devient même un simple instrument de transmission des gènes (“Qu’est-ce qu’une poule? Le moyen qu’a trouvé un oeuf pour faire un autre oeuf!”). Or il apparaît que les modalités de transmission des gènes ne sont pas les mêmes pour les mâles et les femelles. Ainsi le mâle n’étant jamais sûr que l’enfant est bien de lui, ne va pas systématiquement s’occuper de sa descendance. Il n’aurait en effet aucun intérêt reproductif à prendre soin d’un enfant qui n’est pas porteur de ses gènes. Par contre la femelle est toujours certaine que l’enfant est bien d’elle et qu’il portera la moitié de ses gènes. Aussi dans l’écrasante majorité des cas d’espèces de mammifères, les mâles ne s’investissent pas dans l’éducation parentale. De toute façon les mâles ont par définition tout intérêt à féconder d’autres oeufs afin de répandre au maximum leurs gènes. Les femelles seraient par conséquent plus protectrices et plus proches de leur famille. De telles attitudes résulteraient de l’évolution des espèces et seraient profondément enracinées dans nos gènes et nos comportements. C’est en tout cas le pari que fait Victoria Ingalls dans “The hero’s relationship to family : a preliminary sociobiological analysis of sex differences in hero characteristics using children’s fantasy literature” ("Les rapports entre le héros et sa famille : une analyse sociobiologique préliminaire des différences de genre dans les charactéristiques des héros de la littérature "phantasy" pour enfants"). Si l’approche évolutionniste est vraie, alors il faut s’attendre à ce que les écrivaines disposent d’une représentation différentes des héros et de leur (la) famille par rapport au écrivains. V. Ingalls s’appuie pour tester cette hypothèse sur 18 romans d’“heroic phantasy” pour la jeunesse, 9 écrits par des femmes, 9 par des hommes. Ce type de littérature aurait l’avantage de laisser libre court à l’imagination, et donc à une totale liberté  créatrice faut-il croire, serait fondée sur une quête, et ne serait pas contaminé par des trames sexuelles.

Voici résumé les principaux résultats (ceux pour lesquels les écarts de pourcentage sont significatifs car ils tiennent sur plusieurs pages!) :

 

Héros orphelin

Mère du héros positive

Père du héros positif

Mère du héros négative

Père du héros négatif

Vraie fratrie soudée

Enfant unique

Le but principal du héros est de sauver un membre de sa famille

 

Ecrivain

 

 

50-70%

 

20%

20%

50%

20%

10%

60%

20-30%

Ecrivaine

 

10-30%

 

70%

60%

0%

0%

60%

20%

60-70%

De tels résultats paraissent alors effectivement confirmer l’idée d’une représentation sexuellement différenciée de la famille. Les écrivaines défendent au moins inconsciemment une vision positive de la famille, que ce soit dans le rôle du père ou de la mère et dans celui de la fratrie. A l'inverse les romans des écrivains reflètent davantage une conception négative de la famille. On comprend alors que le but principal du héros soit de sauver un membre de sa famille pour les unes et nettement moins pour les autres. De même dans aucun des ouvrages écrit par une femme le père ou la mère du héros ne jouit d’une image négative. L'auteure prend bien soin, dans sa discussion d'évoquer les éléments culturels alternatifs mais qui ne sont pas opérants selon elle. Par exemple à part le fait que les parents américains renforcent les distinctions sexuelles en matière de jouets et donc de futures activités (camions pour les enfants et poupées pour les filles), ceux-ci ne traitent pas différemment les garçons et les filles. Il se trouve qu’en France (et sans doute ailleurs) le même genre de renforcement peut opèrer lorsque les catalogues de jouets prennent soin de distinguer les pages roses pour les filles et les pages bleues pour les garçons avec les jouets afférents.

Au final la nature iconoclaste de cette étude stimule la réflexion quand bien même nous pourrions trouver complètement déplacée le contexte de l'analyse. De toute façon, et l’auteure le concède, il ne s'agit que d'une première étape étant donnée la nature anecdotique des résultats. Il est vrai aussi que les résultats de la psychologie évolutionniste eux-mêmes ne font pas l'unanimité au sein de la communauté scientifique.

 

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