Hégémonie ou déclin de la France?

Si nous voulons bien nous demander ce qu'est "la" France et ce que signifie être "Français" au moins deux slogans peuvent servir de repoussoir. Le premier date des années 80 et de la gauche bien-pensante : "Touche pas à mon pote". Le second vient de la droite extrême populacière : "La France aux Français". Désormais plus personne n'oserait toucher à un des "potes" en question. Il faudrait plutôt leur dire, à eux, "Touche pas à ma copine, à ma mère, à ma soeur, à ma femme, à mes enfants...". Quant à rendre la France aux Français, c'est supposer qu'il n'y a pas de question à se poser, que les choses sont évidentes, ce qu'elles ne sont pas, du moins semble-t-il. De même que penser d'un slogan du type : "La France, aime-la ou quitte-la"? Pourquoi ne pas le dire pour n'importe quel habitant de France? La citoyenneté s'hérite-t-elle, se mérite -t-elle, se désire-t-elle ou mieux se sublime-t-elle comme aurait pu le dire un E. Renan ("Une Nation est une âme, un principe spirituel") ? Quelques points forts viennent cependant à l'esprit : l'émotion que suscite chaque audition de la Marseillaise et cette Histoire qui nous traverse à travers elle, le sentiment de profond écoeurement, au bas mot, lorsque cet hymne est sifflé, le respect sans doute du drapeau tricolore pour peu que des abeilles en ornent ses coins, le sentiment que l'épopée impériale aurait pu nous mener à une sorte de fin de l'Histoire, soulignant au final le sentiment angoissant que le meilleur est désormais derrière nous, que la France n'a pas su ou voulu, aux moments opportuns, choisir la bonne trajectoire. Tout cela, diront certains, ce ne sont que symbole, sublimation comme sus-indiqué, ou encore nostalgie d'un passé peut-être glorieux mais définitivement consigné dans les manuels d'Histoire. Mais justement une nation n'est-elle pas avant tout une somme de symboles unificateurs? Nous voilà alors retournant aux vieilles ritournelles sur la France "éternelle", celle qui traverse les époques sans perdre de sa grandeur, celle dont pouvait parler le général de Gaulle. Aussi en face de tels questionnement, le récent ouvrage de Lucian Boia, Hégémonie ou déclin de la France, la fabrication d'un mythe national, offre-t-il une perspective intéressante. C'est une question majeure en effet que de savoir si la France est effectivement en déclin, si les choses sont "rattrapables", si la France a vraiment connu son heure de gloire. La France a-t-elle irrémédiablement perdu le jour où elle a signé le Traité de Paris en 1763 où elle abandonne le Canada et la Louisiane ? N'aurait-il pas fallu, à l'inverse de ce que pensait le symbole de l'esprit français, Voltaire, se battre jusqu'au bout pour " quelques arpents de neige"? Parler de "mythe national" déjà, c'est bien montrer que la réalité est fuyante. Et si elle l'est pour le rang de la France dans le monde, elle risque de l'être pour la conception de la France elle-même. Il n'y a de France que de représentations, plus ou moins sincères, plus ou moins électoraliste. Ce n'est pas un hasard si Boia mobilise des oppositions du type "France éternelle" versus "France amoindrie" ou "France réelle". Mais le terrain reste difficile à baliser car comment les définir objectivement? Quelqu'un sait-il, et par exemple De Gaulle le savait-il, ce qu'est la "France éternelle"? La France qui lutte contre un envahisseur ou un occupant? Bon d'accord. Mais cela reste très limité comme principe organisateur. On peut toujours invoquer Jeanne d'Arc et la célébrer mais une fois que les drapeaux claquent au vent, il faut encore avancer! L. Boia suggère d'ailleurs, en prenant une citation forte du général, que ce dernier disposait d'une vraie définition (" ... à mon sens, la France ne peut être la France sans la grandeur..."). C'est discutable. Tout comme l'inscription par l'auteur de N. Sarkozy dans la lignée allant des empereurs, Napoléon I et III au général De Gaulle. Certes on comprend bien la logique. N. Sarkozy arrive pour redresser la France au moment où elle est au plus bas. D'ailleurs Boia ne se prive pas de citer le livre d'O. Duhamel, La marche consulaire, suggérant déjà la comparaison, largement abusive et sans utilité de surcroît. Nous pourrions comparer l'approche de Boia plutôt positive sur le "moment Sarkozy" avec la présentation qu'en fait E. Todd dans Après la démocratie (2008). Mais c'est une autre histoire. Evoquer en tout cas l'aura de N. Sarkozy, c'est oublier un peu vite aussi que les Français ont réagi à l'offre du moment quand bien même le discours du candidat à la présidentielle pouvait effectivement séduire, en particulier sur le fait qu'il fallait désormais retrousser ses manches et que plus rien ne serait donné gratuitement. Le problème c'est que la possibilité de fournir des efforts n'a pas été donné à l'ensemble des Français. Paradoxalement il n'y a plus que les fonctionnaires de l'éducation nationale qui peuvent encore espérer gagner plus en travaillant plus grâce au volant d'heures supplémentaires libérés par la politique restrictive de postes. Mettre en avant l'élection providentielle de N. Sarkozy c'est oublier un peu vite aussi que l'image donnée de la France, une France en crise qui attend son sauveur, est aussi une représentation. Or L. Boia n'a de cesse de répéter que l'idée d'une France déchue, en perte de vitesse absolue est largement exégérée. L'auteur tente, au contraire, et avec la justesse de la neutralité, de pointer les points forts de l'hexagone. Certes nous sentons bien que la France ne pourra plus jamais être ce qu'elle a été. Déjà avec les Trente Glorieuses du général De Gaulle, elle était depuis longtemps embarquée dans une pente descendante. Et Boia de citer la fameuse formule du général : "J'ai fait une politique sans moyens". En ce sens d'ailleurs il y a bien une filiation historique remontant au Second Empire puisque ce dernier "offre la leçon d'une non-concordance entre l'ampleur des ambitions et l'insuffisance des moyens", (p. 72). Boia aurait pu citer aussi la non moins célèbre formule sur la "portugalisation" de la France. La France ne peut plus avoir le rôle qu'elle a eu par la passé c'est-à-dire quand l'Europe dominait le monde et que la France dominait l'Europe.
A quels niveaux la France a-t-elle donc perdu l'initiative ?
Déjà au niveau culturel et linguistique, les deux pouvant être associés. La langue aussi symbolise le retrait culturel de la France. "La diffusion de l'anglais survalorise la culture anglo-saxonne"... On se fait mieux entendre en français plutôt qu'en tamil et en anglais plutôt qu'en français", p. 202. L'image de la France s'efface. Nous ne sommes plus au temps de l'existentialisme, du structuralisme de la "french theory" nourissant les "cultural studies" américaines. Le succès français d'Après-guerre fut en fait lié à un climat idéologique propice, plutôt ancré à gauche dans la critique du capitalisme, du pouvoir, etc. Avec le retournement libéral des années 80, la France ne pouvait que perdre du terrain. Toutefois, le libéralisme peut bien constituer une "désintoxication" après une "surdose idéologique" comme l'affirme l'auteur (p. 206), celui-ci, qu'il prenne l'aspect du reaganisme ou de tatchérisme est aussi une idéologie. Il serait plus judicieux de dire qu'une idéologie en a remplacé une autre et de s'interroger sur les raisons de ce basculement. Remarquons de toute façon que les solutions idéologiques de gauche n'étaient plus en phase avec le monde et l'expérience socialiste de 81-82 en constitue un cruel rappel et peut-être plus encore les restructurations industrielles qui viendront ensuite. Mais la logique est effectviement indéniable. "... l'histoire est passée du modèle français au modèle anglo-saxon. Rien à faire", p. 207. Est-ce à dire qu'avoir un président proaméricain est une chance plus qu'une menace pour la France? Pour répondre à cette question il nous faudrait mettre en jeu une théorie de l'Etat soulignant l'intérêt de l'implication des hommes politiques pour la chose publique. Ne sont-ils pas après tout des maximisateurs d'utilité? Des mercenaires préoccupés qu'en facade aux intérêts de leur pays? Ont-ils vraiment une idée du pays qu'il gouverne, au sens où De Gaulle prétendait avoir une certaine idée de la France?
Second domaine où la France a été dominante ("Le plus grand pays de l'Occident") : la démographie. Certes Boia constate comme tous les démographes les bons résultats récents de la France, comparés à ceux de l'Allemagne notamment. Mais il remarque aussi, sans aucune pointe de mauvais esprit, que cettr augmentation est bien particulière et risuqe de remettre en cause le modèle français d'intégration. "La France est redevenue multiculturelle, encore plus multiculturelle que du temps des anciennes cultures régionales effacées par le rouleau compresseur de la culture française dominante. Si l'on regarde uniquement la composante islamique, celle-ci concerne déjà presque 10% de la population du pays, et se signale surtout par une spécificité religieuse et culturelle incomparablement plus accentuée que celle qui distinguait jadis les Bretons, les Provençaux ou les Alsaciens. De plus vu la natalité plus élevé de ce groupe, son importance ne cesse d'augmenter. Des projections font même apparaître une France majoritairement islamique vers 2060", p. 191. Aussi, comme le suggère l'auteur, comment, en face d'une tendance de fond-le multicuturalisme propre à l'ensemble du monde occidental-trouver une voie originale non dénaturante entre unité et diversité?
Par contre l'auteur se montre beaucoup plus positif en ce qui concerne les résultats économiques de la France. Elle est devenue une puissance exportatrice, s'affirme davantage en matière de recherche scientifique et technologique, dispose d'une productivé horaire élevé et la qualité de vie est loin d'y être détestable. Certes il faudrait nuancer sur ce dernier point avec la question du mal-être spécifiquement français au travail.
Même en ce qui concerne l'Etat et le rôle des pouvoirs publics, tout n'est pas noir. Loin de barrer la route de la prospérité, Boia montre que l'Etat ouvre au contraire des perspectives dans un pays où l'initiative privée est défaillante (Second Empire, Gaullisme). Mais tout se paye et l'Etat finit aussi par "peser" sur la dynamique économique. On retrouve ici le genre d'arguments usité par la Nouvelle économie institutionnelle. L'Etat est nécessaire mais potentiellement dangereux.
La France est donc condamnée à se chercher, à s'appuyer sur ses illustres modèles mais pas trop, à se redéfinir peut-être jusqu'au jour où nous irons cultiver notre jardin...

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