De l'uchronie aux sciences sociales

Quiconque s'est passionné pour l'histoire militaire en s'essayant notamment au wargame, ne pourra qu'être attiré par l'uchronie. Qui n'a voulu jouer à Waterloo pour venger la défaite de l'empereur et prouver qu'une victoire n'était pas impossible? Or c'est précisément à ce stade que commence l'uchronie en se demandant : "que serait advenu le monde si les événements avaient suivi un autre cours?", ce qui suppose un certain degré de plausibilité pour cet autre chemin, sans quoi l'uchronie devient de la science-fiction. Comme l'écrivait R. Aron, "tout historien pour expliquer ce qui a été, se demande ce qui aurait pu être".

La nature universelle de l'uchronie provient très certainement de son inscription fréquente, si ce n'est implicitement récurrente, dans le débat individu/structure. L'un des enjeux consiste à savoir dans quelle mesure les individus sont libres d'agir comme ils le font, et s'il ne sont pas, in fine, conditionnés, si ce n'est prisonniers, des conditions de toutes natures : historiques, sociales, économiques, juridiques, etc. D'un point de vue purement historique il s'agit de se demander dans quelle mesure les événements dépendent-ils du génie, du caractère propre de certains individus—sous-entendu des conditions historiques données auraient-elles abouties au même résultats sans un Alexandre, un Napoléon ou un Hitler? Mais même un Napoléon, aussi virtuose fut-il, aurait-il pu réussir sans la démographie et l'armée françaises, comme le souligne au détour d'un paragraphe L. Boia dans son Hégémonie ou déclin de la France? Les exemples évidemment abondent. Le dernier numéro spécial du magazine l'Histoire consacré au fisco de 1812 se fait fort d'évoquer les raisons de la victoire russe et donc les erreurs commises par Napoléon. Le "général hiver" notamment souvent présenté comme la cause majeure de la défaite, n'a fait que parachever une campagne fort mal engagée. Cependant étant donnée l'immensité du territoire russe, on se demande si la défaite n'était pas consubstancielle de l'invasion elle-même de la Russie, comme en fera l'expérience l'armée allemande un siècle plus tard. Il y eu dans les deux cas au moins la même illusion que l'occupation de la capitale suffirait à faire plier le régime en place. La géographie n'est-elle pas l'arme décisive dans ce cas, ce qui laisse peu de chances aux Hommes en face des structures constituées. Encore faut-il, et cela va tout particulièrement pour la campagne de 1812 que les dirigeants relaient la force du climat. Comme le notait Montesquieu en mettant en exergue l’importance du climat et de la géographie dans De l’esprit des lois, un climat défavorable doit (et donc peut) être compensé par des moeurs appropriées. Si le climat incite à la paresse alors il faut des individus courageux et des lois favorisant l’effort et l’initiative. Or en 1812, le tsar lui-même a encouragé la politique de fuite vers l'est et de destruction des entrepôts de vivre et de munitions pour que la géographie propre du territoire puisse exercer son action. Dans la mesure où l'état-major était partagé entre l'impétueux Bagration et le stratège du repli, Barclay de Tolly, Alexandre II avait le choix et a permis, par son action, l'actualisation de l'effet de structure. Mais en remontant aux causes dernières, on se prend à croire que ce sont les victoires précédentes de Napoléon, à Austerlitz et à Friedland, qui ont décidé de la stratégie russe de 1812. Comme l'indique Marie-Pierre Rey dans son articule "Pourquoi les Russes ont gagné", le tsar a effectivement pris les leçons des campagnes et défaites précédentes, n'hésitant pas à qualifier Napoléon de génie militaire et lui-même d'homme ordinaire. Que dire alors? Perdre à Austerlitz ou à Friedland pour espérer pouvoir gagner à Moscou ou vraisemblablement avant? On ne s'éloigne pas de la célèbre réponse de Malaparte à qui on demandait ce qu'il aurait fait à la place de Napoléon. Voilà de l'uchronie, mais on en conviendra, déplacée. Pas de Waterloo sans Austerlitz, pas plus que de Moskowa. De toute façon, rechercher la cause dernière de la curée impériale nous ramènerait sans doute à Trafalgar! Mais que de cheminements hypothétiques encore à partir de là. La Manche libérée des escadres ennemies auraient-elles permis un débarquement sans encombre? Napoléon aurait-il pu marcher sur les traces de Guillaume le conquérant ou même sur celles du général Jean Humbert envoyé par la toute jeune République mais ayant échoué faute de renforts? Et quand bien même l’Angleterre eut-elle été occupée, les armées françaises n’auraient-elles pas connues le même destin qu’en Espagne en devant combattre une guerilla et une population soudées contre son envahisseur? Il paraît difficile, on le voit, d’éviter un ensemble vaste de questionnements, dès que l’on s’amuse à “refaire et défaire” l’histoire. En la matière, la Seconde guerre mondiale offre toujours des perspectives intéressantes, étant donnée les enjeux qu’elle a et qu’elle continue de soulever. On peut au besoin nommer le site internet “1940 La France continue la guerre” ainsi que l’ouvrage collectif Et si la France avait continué la guerre ...

Le fait que l'uchronie soit liée à l'analyse historique est très bien mis en avant par le sociologue allemand Max Weber. « Il importe, dit Weber, de s'élever contre cette position qui affirme que des questions auxquelles on ne saurait donner une réponse, du moins une réponse incontestable, seraient, pour cette simple raison, oiseuses. Il n'y a absolument rien de oiseux à poser la question : qu'aurait-il pu arriver si Bismarck n'avait pas pris la décision de faire la guerre, en 1866, contre l'Autriche ? Elle concerne en effet le point décisif pour la structuration historique de la réalité, à savoir quelle signification causale faut-il au fond attribuer à cette décision individuelle, au sein de la totalité des éléments infiniment nombreux qui devraient précisément être agencés de cette manière-là, et non d'une autre, pour amener ce résultat-là ? Et quelle est la place de cette décision dans l'exposé historique ? Si l'histoire prétend s'élever au-dessus d'une simple chronique des événements et des personnalités, il ne lui reste d'autre voie que celle de poser des questions de ce genre. Et pour autant qu'elle est une science, elle a toujours procédé de cette manière. ». Ainsi l'Histoire, en tant que science, ne peut fonctionner autrement que de manière uchronique. Le fait que ce soit un sociologue qui le révèle nous conduit à souligner le lien entre l'uchronie et l'analyse sociologique. Ainsi l’idée des causes dernières précédemment évoquées et la relation individu/structure interpellent immanquablement le discours sociologique. Qu'on veuille bien se rappeler le célèbre "en dernière instance" de Engels, fidèle serviteur de Marx. "D'après la conception matérialiste de l'histoire, nous dit Engels dans une lettre à Joseph Bloch, le facteur déterminant dans l'histoire est, en dernière instance, la production et la reproduction de la vie réelle". Les forces économiques sont, de loin, les plus importantes. Mais suffit-il de regarder de combien le porte-monnaie des individus risque de varier lorsqu'ils ont pris une décision en toute connaissance de cause? Les structures économiques surdéterminent-elles en toutes circonstances les choix individuels? Marx va aussi parfois dans ce sens : Le moulin à bras vous donnera la société avec le suzerain; le moulin à vapeur, la société avec le capitaliste industriel" (Misère de la philosophie). Il s'agit ici d'un véritable déterminisme technologique puisque c'est cette dernière qui définit le régime économique et politique. Sans doute faudra-t-il opter pour une citation plus douce du type : Les hommes font leur histoire , mais ils la font dans des conditions qu'ils n'ont pas choisis". Personne ne peut évidemment être contre une telle assertion de bon sens mais qui, au fond, n'affirme pas grand chose.

En tout cas la question du déterminisme historique ne peut qu'interroger le domaine de l'uchronie. Ce n’est pas un hasard si Eric B. Henriet dans son ouvrage simplement intitulé L'Uchronie (paru en 2009 aux editions Klincksieck) y revient. Il cite notamment Vial (p. 65) pour lequel il y aurait des "lois globales" qui commandent, en matière de la révolution industrielle, au "rythme des découvertes des gisements miniers", en ne changeant rien à l'économie mondiale mais qui sont capitales pour les pays selon la chronologie et la géographie des-dites découvertes. Qu'E. Henriet cite de la même façon des auteurs de la Nouvelle histoire économique n'a encore là rien d'étonnant dans la mesure où les méthodes contrefactuelles qu’elle utilise sont par définition uchroniques. Fondamentalement l'analyse contrefactuelle est presqu'une nécessité en sciences sociales où le chercheur ne peut disposer d'éprouvettes pour "jouer" avec la nature. Et l’économiste est de toute façon habitué aux raisonnements hypothétiques et au principe de plausibilité différentielle des hypothèses. Avec M. Friedman, on sera même moins intéressé par le réalisme que par la valeur prédictive des hypothèses!

Commentaires (5)

1. Borlooboy 14/07/2012

Bonjour Monsieur Longuépée,
En cours nous avions visionné un reportage original sur l'explication de la crise des Subprimes. On y voyait des personnages d'animation nous en expliquer les différents ressorts avec beaucoup de clarté et non sans humour. Vous rappelez vous du lien de cette vidéo ? car je ne l'ai pas trouvé sur google et ça m'intéresserait de la revoir.

Ps à propos d'uchronie : VGE se livre à cet exercice dans son dernier roman (qui possède aussi une part de fiction) "La victoire de la grande armée" où il repart de cette question : Qu'en serait-il si, parce qu'il n'y avait pas été malade, Napoléon avait quitté Moscou avant que les Russes ne puissent incendié la ville ?

Bonnes vacances.

2. eco-mouv (site web) 10/08/2012

Hello Borlooboy,
avec un peu de retard, mais je viens juste de consulter le blog, voici l'adresse de l'animation tant désirée (sur Rue 89) : http://www.rue89.com/2008/12/15/toujours-pas-compris-la-crise-des-subprimes-le-ba-ba-en-video.
Concernant la référence à Napoléon, il n'est pas étonnant qu'il constitue l'un des personnages récurrents des uchronies puisqu'il constitue déjà une figure centrale de l'Histoire. Et comme il se plaisait à le dire lui-même : "Quel roman que ma vie!". Il faut dire aussi que la médiocrité de la période actuelle nous fait toujours attendre l'homme providentiel ...

3. betonboxing (site web) 20/08/2012

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4. Borlooboy 25/08/2012

Merci beaucoup ! Ce petit film était vraiment très bien fait et il séduit tous ceux à qui je le montre.
Concernant l'homme providentiel, un rassemblement de ses apôtres est justement organisé aujourd'hui même du côté de Nice, d'ailleurs ma valise est prête. Malheureusement la difficulté réside toujours en la plus ou moins grande capacité du peuple à le reconnaître comme tel...

5. arthritis (site web) 29/10/2012

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