La défense de l'étalon-or, un combat d'arrière-garde?

De plus en plus de voix s'élèvent pour réclamer le retour à l'étalon-or comme source de régulation des échanges internationaux. Robert Zoellick, président de la Banque mondiale l'a même évoqué il y a quelques temps. Reste à voir si une telle solution est souhaitable et surtout envisageable.

Le régime d'étalon-or a pour lui la force d'une construction institutionnelle où chaque monnaie est définie selon un certain poids d'or et se réfère à un taux de change fixe. Si un pays connaît des excédents extérieurs, il peut demander la conversion des devises étrangères, avec lesquelles les autres pays l'ont payé, en or. Ces derniers connaissent des sorties d'or et doivent réduire la masse monétaire afin que d'éventuelles convertibilité en or soient réalisables. Les sorties d’or sont alors le signe, pour la banque centrale, que la quantité de monnaie en circulation est trop importante. Elle doit normalement augmenter ses taux d’intérêt. La hausse des taux comprime la demande interne, la masse monétaire donc la baisse des prix, et stimule la compétitivité. Les pays importent moins, peuvent de nouveau exporter et devenir excédentaire. Le mécanisme est admirable, du moins en théorie. Mais qu’en fut-il dans les faits? Pourquoi a-t-il été finalement abandonné?

Déjà il faut souligner que le système d'étalon-or n’a jamais été concerté mais qu’il s’est diffusé progressivement au 19ème siècle—avec une apogée début 20ème—autour de la Grande-Bretagne et de sa monnaie, la livre sterling. Précisément comme le rappellent Cécile Bastidon Gilles, Jacques Brasseul et Philippe Gilles dans leur Histoire de la globalisation financière (2010), l'étalon-or apporta certes une grande stabilité dans les échanges internationaux mais il constitua davantage un étalon-sterling, c’est-à-dire que les monnaies se sont échangées par rapport à la monnaie britannique et que l’or circulait peu. Par ailleurs les dépôts bancaires (quantité de monnaie) ont augmenté bien plus vite que la quantité d’or condamnant à terme de système (multiplication par 5 des premiers entre 1885 et 1913 contre 3,5 pour l’or !). Par ailleurs il ne faut pas exagérer les vertus de l'étalon-or comme le montrent Marc Flandreau et Frédéric Zumer dans une étude de l'OCDE de 2006 sur "Les Origines de la mondialisation financière (1880-1913)”. Ainsi ce n'est pas la diffusion de l'étalon-or qui a entraîné la réduction des primes de rendement entre pays lorsqu'ils font appel à l'épargne étrangère. Comme certaines mesures forment un paquet global (financières, industrielles, ...), voir misent sur l'effet d'annonce, il est difficile de faire la part des choses. C’est notamment le cas pour le Japon. Ce dernier adopte l’étalon-or en 1897 et voit effectivement chuter sa prime de risque. Le problème c’est que l’adoption de l’étalon-or s’effectue parallèlement à l’entrée dans l’ère Meiji et son cortège de réformes dont la sécurisation des droits de propriété. Entre autres elle succède à la victoire militaire contre la Chine (et donc à l'émergence du Japon comme puissance régionale) et à l'indemnité reçue placée à Londres comme gages des futurs emprunts. Difficile alors de soutenir que l’étalon-or fut la cause unilatérale, de part la stabilité financière qu’il annonce, du taux des emprunts extérieurs du Japon.

Si les vertus de l’étalon-or doivent-être relativisées, il semble par contre que ses limites soient bien réelles et notamment le risque de déflation et de ralentissement économique qu’il laisse toujours planer. Augmenter les taux d’intérêt et freiner l’inflation pour soutenir le change risquent en effet de se traduire par moins d’activité économique et plus de chômage. Or jusqu’à quel point les agents économiques sont-ils prêts à sacrifier, comme on dit, l’équilibre interne (croissance, plein-emploi) à l’équilibre externe (stabilité du taux de change)? Voilà pourquoi Keynes a pu parler de “relique barbare” au sujet de l’étalon-or. La discipline qu’il impose n’est ni nécessaire, ni souhaitable. D’ailleurs pour Bastidon Gilles, Brasseul et Gilles (2010) ce sont "les interactions économie/politique [qui] ont fini par condamner le système", et plus largement les idées libérales qui vont de pair avec la foi dans les mécanismes auto-régulateurs de l'étalon-or. Le fait que les poussées démocratiques puisse contrevenir à l’étalon-or a été récemment réinterprété par l’économiste américain Dany Rodrik dans le cadre de son "trilemme politique de l'économie mondiale". Selon Rodrik en effet, il n'est pas possible d'avoir en même temps la démocratie, la globalisation—sous-entendue financière—et l'indépendance des politiques nationales dans le cadre des Etats-Nations. Un pays doit choisir entre 2 de ces 3 termes. Or si l'étalon-or a préservé l'indépendance des politiques nationales et la liberté des échanges il a sacrifié la démocratie et les revendications salariales entre autres. La montée de la démocratie ne pouvait que condamner l'étalon-or. Pourquoi alors souhaiter son retour? Ne veut-on pas ainsi soumettre la souverainté populaire à la souveraineté économique? Plus gravement les partisans de l'étalon-or ignorent-ils les revendications sociales?

En fait les choses ne sont pas si simples. Revenons un instant à l'économiste généralement reconnu comme le grand défenseur de l'étalon-or, à savoir Jacques Rueff. C'est justement par la discipline qu'il impose que l'étalon-or est à-même d'empêcher la plus grande menace pesant sur le monde occidental pour lui, l'inflation. Rueff n'a pas de mots assez durs envers cette dernière. « Bien plus que l'idéologie marxiste, l'inflation engendre l'esprit de classe. Par le sentiment de frustration qu'elle suscite dans la plus large partie de la population, celle qui eût du être mieux protégée, elle fait naître la volonté de subversion sociale et de révolution », (J. Rueff, 1952, p. 82). Précisément l'ordre social passe par la stabilité des prix et plus largement par le respect des droits de propriété. Dans nos économies nul ne peut demander quelque chose s'il n'a pas offert quelque chose en contrepartie. Par exemple les salariés peuvent se porter acquéreurs de biens et services parce qu'il ont vendus leur force de travail. Or l'inflation correspond précisément à une situation où grâce à une création monétaire artificielle, certains agents économiques peuvent acheter sans rien offrir en contrepartie. On voit bien alors que les agents ayant "joué le jeu" se trouvent lésés. Une partie de leurs droits de propriété se retrouvent sans valeur. D'où le sentiment de frustration évoqué par Rueff.  Au niveau des échanges extérieurs, un pays ne peut durablement vivre au dessus de ses moyens. Il doit un jour ou un autre freiner sa demande interne et redevenir exportateur net à moins de voir l'or complètement disparaître.  Concernant les revendications sociales et en particulier salariales, Rueff n'y est absolument pas étranger. Sa pensée se rapproche sensiblement de l'ordolibéralisme qui tente justement de concilier exigences économiques et exigences sociales. Mais il ne veut pas que l'allègement des souffrances sociales qu'occasionne le marché (perte de revenus, changement de profession, etc.) passe par un déficit créateur d'inflation. Il défend plutôt le principe de la redistribution. On voit alors qu'au delà de l'étalon-or, c'est la véracité de la monnaie que défend Rueff dans le cadre de ce qu'il appelera "le problème institutionnel de la monnaie". "Contrairement à ce que croient les profanes, il n'est, en matière monétaire, aucune orthodoxie. On peut concevoir un grand nombre de systèmes, qui se distinguent par leurs vertus propres" (Le Problème des balances de paiement, p. 181). L'étalon-or n'est ici qu'un moyen et le contexte particulier de l'Après-Seconde-Guerre-Mondiale n'a pu que renforcer cette vision. En effet pour parer aux désordres économiques de l’Entre-Deux-Guerre, les pays se sont concertées pour établir un nouveau système monétaire international  lors des accords de Bretton Woods. Il fut décidé que le dollar serait convertible (35 dollars l’once d’or) et que les monnaies se définiraient par rapport au dollar dans le cadre de parités fixes (système de change-or). Le pouvoir exhorbitant accordé au dollar résultait de la place particulière les Etats-Unis : première puissance économique et premier stock d’or. La perennité du système reposait alors sur la capacité des Etats-Unis à soutenir la parité officielle du dollar dans ce faux régime d’étalon-or. Dans la mesure où les Etats-Unis ont contribué à financer la croissance mondiale, les avoirs en dollars des pays étrangers n'ont cessé d'augmenter. Ainsi le rapport "Réserves étrangères en dollars/Réserves d'or des Etats-Unis" a fini par atteindre 5 au tout début des années 70 conduisant le président américain Richard Nixon à suspendre convertibilité-or du dollar. Cette décision condamna à terme le système de Bretton Woods et plus largement la référence à l'or. Remarquons que le système d’étalon-or (“pur”) du 19ème s’est heurté à la même limite. Le secrétaire au trésor étasunien John Connally pourra alors soutenir que " le dollar est notre monnaie, mais c'est votre problème". D'ailleurs le dollar est resté un problème dans la mesure où les Etats-Unis ont pu continué à vivre au dessus de leurs moyens et la crise financière des subprimes a précisément résulté de ce manque de discipline interne. On a fait croire aux Américains qu'ils s'enrichissaient en s'endettant, alors que c'est exactement l'inverse. Nous ne pouvons que trop conseiller sur cette question l'ouvrage de William Bonner et Addison Wiggin publié juste avant le déclenchement de la crise, L'Empire des dettes – A l'aube d'une crise économique épique. Pire : la gestion de la crise des subprimes a entraîné un déchaînement de création monétaire, comme les 600 milliards de dollars injectés par la banque centrale américaine (la Fed) dans le cadre du quantitative easing 2. Patrick Artus et Marie-Paule Virard ont même pu titrer leur ouvrage de 2009, La Liquidité incontrôlable. Dans ce contexte il est probable que le retour à l’étalon-or entraîne une ruée vers l’or aux Etats-Unis. Et pour faire face à un tel rush la Fed serait contrainte d’augmenter ses taux et de plonger l’économie américaine dans une recession. Une  telle éventualité n’est-elle pas alors le prix à payer pour les excès passés? Devons-nous refuser un système sous prétexte qu’il condamne au moins à court terme à une cure d’austérité, de toute façon inévitable? Après tout les problèmes financiers que rencontrent de nombreux pays Etats et les restrictions budgétaires qu’ils ont commencé à engendrer, ne sont-ils pas la conséquence de la gestion de la crise financière? Un jour ou l'autre il faut payer ses égarements. Le problème ici, c’est que tous les pays ne sont pas responsables des inconséquences des autres mais en subiront les effets. On cerne mieux alors les tentations protectionniste et de repli sur soi. Refusons d’importer une crise qui vint de l’extérieur. Mais ici encore, peut-être que l’étalon-or constitue une réponse plausible. Les Etats-Unis auraient-ils pu s’endetter à tort et à travers vis-àvis des Chinois par exemple sans risquer des sorties d’or? Il est évident quelque part que si les Etats-Unis avaient attendu d’être à l’équilibre vis-à-vis des Chinois, ces derniers auraient du mettre quelques années (décennies?) de plus pour s’industrialiser. Aussi pour certains, dont le provocateur Hugo Salinas Price l’étalon-or constituerait-il le meilleur moyen pour ré-industrialiser les Etats-Unis. Les américains seraient obligés de produire chez eux ce qu’ils importent actuellement. Toutefois cela ne se fera t-il pas au prix d’une baisse drastique du pouvoir d’achat? Comment la population acceptera t-elle de payer un écran plat 50% plus chèr? Aussi la réflexion doit-elle être encore plus globale et engager le régime de croissance lui-même. A quoi bon finalement toute cette profusion de biens à bas prix? Après tout la richesse crée plus de frustration que de jouissance. Les défauts de l’étalon-or pourraient alors militer pour sa défense ...

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