Autour de la croissance et du développement.

Il est bien connu qu'il n'y a pas de définition unique des termes utilisés en sciences sociales. Lorsqu'on prend en plus en compte la possibilité d'une superposition si ce n'est totale au moins partielle des notions alors les choses se compliquent. C'est typiquement le cas en ce qui concerne lechamp notionnel autour du développement et de la croissance. A la rigueur c'est la notion de croissance qui paraît peut-être la moins contestable. Elle correspond à l'augmentation irréversible du PIB sur le long terme. C'est comme on le dit souvent une notion quantitative qui peut par les bouleversements qu'elle ne manquera pas d'occasionner avoir des conséquences qualitatives en termes de développement et de changement social précisément. Mais si la croissance conduit dans de nombreux cas au développement, ce dernier ne peut-il aussi être considéré comme un préalable à la croissance? C'est en répondant à cette question que l'on commence à saisir la difficulté pour distinguer le rôle de chaque variable et des définitions globales qui en découlent. La définition désormais académique de F. Perroux le montre bien. Le développement y est conçu comme « l’ensemble des changements dans les structures mentales et les habitudes sociales d’une population qui la mettent en état d’augmenter de façon durable le produit global ».

                Deux choses sont à souligner ici. D'abord c'est le développement qui autorise la croissance. Si causalité il doit y avoir elle part du développement, quitte à ajouter que la croissance jouera à son tour sur les potentialités de développement, comme on le retrouve dans d'autres définitions tout aussi valables du développement tels que :  capacité à convertir la création de biens et de services (production, PIB) en éléments de hausse du bien-être, CAD obtenir une « bonne » croissance et non plus simplement « la » croissance (a) ou encore  transformation d'une société dans le sens d'un progrès global (économique, social, démographique, politique et culturel) (b). Nous laisserons de côté ici l'enjeux autour de la mesure du bien-être. Ensuite la proposition de Perroux fait du développement quelque chose de très proche de ce que l'on appelle  aujourd'hui les institutions. En évoquant les changements dans les structures mentales et les habitudes sociales, F. Perroux en mobilise en fait implicitement un type particulier, les institutions informelles, celles qui ne sont pas sanctionnées par la loi. Elles englobent aussi toute la dimension culturelle et il est permis d'y greffer le rôle de la religion par exemple et en particulier la thèse de M. Weber sur la corrélation entre l'éthique protestante et l'éthique capitaliste.

                Corrélation toutefois n'est pas causalité. C'est pour cette raison que les économistes notamment américains tenteront d'élaborer des modèles afin d'isoler le rôle des institutions et d'en faire le déterminant ultime de la croissance économique (deep determinant). Par là même ces économistes seront amenés à parler en termes de qualité institutionnelle, de cadre institutionnel le plus apte à promouvoir la croissance économique (growth-enhancing institutions). Le changement institutionnel, c'est-à-dire l'adoption de meilleures règles sociales et juridiques, permettra d'engager la croissance économique. De cette façon les économistes en question adopteront une vision normative (dire ce qui est bien, ce qui est bon) qui n'est pas étrangère à la notion de développement. Se développer c'est en effet normalement avancer en mieux, progresser en quelque sorte, même si là encore la notion de progrès est loin d'être universelle. Un développement qui aboutit à détruire l'environnement est-il un progrès? Est-il seulement un vrai développement?

                En posant ces questions on interroge évidemment le modèle occidental de croissance. La croissance et le développement sont bons mais pour quoi et pour qui? Peut-être ces notions n'impliquent-elles seulement que les modes de vies se sont transformés au cours du temps, qu'on ne vit plus de la même façon, que l'on ne dispose pas des mêmes besoins et désirs en 2011 qu'en 1750? Les phénomènes d'urbanisation, d'exode rural, de consommation de masse (de hausse des taux d'équipement en tout genre pour de plus en plus de ménages), de gains de temps (pour travailler, pour se déplacer, etc. ) constituent des bouleversements à l'échelle de l'Humanité. D'ailleurs pour la psychologie évolutionniste ces bouleversement sont trop grands et trop récents à cette échelle, pour un cerveau humain encore évolutionnairement adapté aux conditions de vie de la Préhistoire (plus exactement du Pléistocène). Où est le progrès alors? 

                Si on ne sait pas vraiment qualifier la nature du développement, alors il est commode de se référer au changement social. En effet tous les bouleversement sus-nommés renvoient au changement social entendu comme "transformation durable, plus ou moins rapide, d'une partie ou de l'ensemble d'un système social au niveau de son fonctionnement (mode d'organisation), de sa structure (stratification, rapports sociaux) ou de ses modèles culturels (comportements, système de valeur)", (dictionnaire de SES, Nathan). L'évocation des comportements et du système de valeur nous ramène ici au cadre institutionnel révélant un lien proche entre le changement institutionnel et le changement social. Ce dernier semble plus global puisqu'il inclut éventuellement les changements liés au cadre institutionnel. Mais le changement institutionnel tout comme le changement social ne vont pas obligatoirement dans le sens du progrès. Et cette conclusion s'adresse aussi au PIB, mesure usuelle de la croissance économique. Cette dernière ne sert pas à grand chose si elle ne donne pas l'impression de pouvoir profiter à une bonne partie de la population. La croissance doit porter une espérance, pour soi, pour ses enfants, éventuellement pour la collectivité. Il faut pouvoir se convaindre qu'à un moment ou à un autre on en profitera directement ou indirectement. Et c'est bien là l'enjeu de la dérive des classes moyennes et d'institutions comme l'Ecole qui l'ont soutenu. Il semble qu'il n'y ait plus de perspective de lendemain qui chante. La société s'interroge alors sur ses fondements, son avenir et au fond sur le sens de la vie.  

                La notion développement durable permet-elle de surmonter ces interrogations ? Rien n’est moins sûr. De nombreux exemples attestent de la difficulté à conciler, comme il est dit, développement des générations présentes et chances de développement des générations futures. Déjà ces dernières ne s’expriment pas encore et on ne peut que conjecturer sur leurs préférences effectives. Mais surtout ce qui est bénéfique dans un domaine peut être néfaste dans un autre. Ainsi la production d’éthanol (carburant vert) à partir du maïs prive de nombreuses populations locales du Sud, notamment d’Amérique latine, d’un ingrédient essentiel à la fabrication des galettes de maïs, la tortilla. Ici on préserve les chances de développement des générations futures en polluant moins au détriment des générations présentes. De même les nouvelles technologies peuvent être davantage consommatrices. C'est ce que l'on appelle l'effet-rebond. Ainsi le développement d'internet, qui permet d'économiser du temps et de l'énergie, entraîne par ailleurs une forte consommation de papier liée à l'impression de données disponibles en quantité pratiquement infinie. De la même façon l'offre de véhicules moins polluants et moins consommateurs de carburant incite à voyager plus, ce qui annule les effets bénéfiques. Enfin la définition du développement durable en terme de conciliation entre l’équité, la vivabilité et la viabilité montre bien les enjeux presqu’irréductibles en cause. Est-il si facile, en période crise, où la politique industrielle en est berne, de trouver les ressources d’une croissance écologique? Les gouvernements et les populations n’auront-ils pas d’autres priorités? Nous retombons une fois de plus sur les arbitrages auxquels sont habitués les économistes mais qui réclament une décision politique.

Commentaires (2)

1. Dubois Alexandra 11/10/2011

Merci Monsieur pour votre site.

2. Sarkoboy 28/10/2011

A vos calculettes !!

Au 20H de France 2 on pouvait voir F.Hollande expliquer qu'embaucher 60 000 enseignants coûterai 500 millions d'euros par an. Aussi envisage t-il d'en embaucher 60 000 tous les ans durant 5 ans, ce qui reviendrait, nous dit-il, à 2,5 milliards (5x500 millions, jusqu'ici tout le monde suit).
Problème : Les enseignants étant des salariés et non des machines, une fois embauchés ils demandent encore à être rémunérés ! Pour la 2è année il faut donc compter 500 millions pour l'embauche de 60 000 nouveaux enseignants mais aussi 500 autres millions pour rémunérés les 60 000 embauchés la première année, et ainsi de suite. Soit un total au bout de 5 ans de 7,5 milliards au lieu de 2,5 ! (A moins de licencier chaque année les enseignants embaucher l'année précédente...)

En tous cas je ne lui confierai pas mes économies à Mimolette...

Bonne soirée.

Ajouter un commentaire

Vous utilisez un logiciel de type AdBlock, qui bloque le service de captchas publicitaires utilisé sur ce site. Pour pouvoir envoyer votre message, désactivez Adblock.

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site