Obscénités contemporaines

Je me souviens encore de ce qui pouvait se prétendre suite aux élections de Jacques Chirac et de Nicolas Sarkozy : "Maintenant on peut avoir du fric, le dire et en jouir ouvertement". Le problème c'est que cette obsénité affichée de l'argent et de ses fondements théoriques puisés dans les plus mauvais manuels d'économie, ne rend pas service aux sociétés libérales qui devaient être les notres. Il est pourtant question ici d'une problématique centrale de la théorie économique libérale : Peut-on raisonnablement admettre que les agents ne sont pas jaloux les uns des autres ? Dans l'idéal, une fois que les individus ont optimisé leurs achats, ils rentrent chez eux et ne se comparent pas. D'ailleurs, comme l'affirme Léon Walras, père de l'équilibre économique général, à l'équilibre, lorsque toutes les offres égalent toutes les demandes sur tous les marchés, les individus sont "quittes de tous les autres", et plus personne ne doit quelque chose à qui que ce soit. L'envie ne peut pas exister dans un tel monde. Le problème c'est que pour parvenir à un tel équilibre, on ne peut faire abstraction du sens moral des acteurs. Au surplus la société est organisée autour de la comparaison et de modèles normatifs. Il nous en faut toujours plus et les désirs n'ont plus de limites. On le voit très bien en Chine, qui n'a même pas pour ambition d'être une société libérale mais quand même fondée sur les bases normalement solides de la morale confucéenne : il n'y a plus de frein à l'empoisonnement des populations et les scandales sanitaires s'enchaînent les uns autres autres : lait frelaté, gelules à base de chrome, rat à la place de viande d'agneau, ...

On a en fait tout simplement oublié que le capitalisme avait besoin de morale. Oh certes, la morale ou la religion, c'est au fond la même chose, c'est-à-dire l'opium du peuple, reprendront en coeur certains. Ce sont des filtres intégrés nous empêchant de saisir la réalité (vraie) du monde. Mais qui croit encore qu'il existe une quelconque vérité ? Prétendre que la richesse s'étale de manière honteuse, n'est-ce pas déjà se situer dans le camp objectivement suspect des perdants? Après tout personne n'a prétendu que la vie devait être un cadeau. Ne devons-nous pas gagner notre pain à la sueur de notre front? S'il y en a qui ne peuvent obtenir leur part du gâteau alors tant pis pour eux. Dénoncer l'abjection du monde c'est déjà admettre que l'on n' a pas été capable d'y faire bonne figure. Alors pourquoi écouter encore davantage ceux qui échouent au lieu de réussir? Et bien prenons acte de cette critique et n'hésitons pas à faire part d'une mauvaise humeur. 

Il y a une semaine on pouvait entendre sur une radio sérieuse un patron issu de l'immigration s'indigner de la maîtrise approximative qu'ont eu certains ministres de leur patrimoine avec des réflexions du type : "Franchement je n'ai pas envie de confier mon argent (mes impôts) à des gens qui ont si mal géré le leur! Comment s'attendre à ce qu'un ministre qui manipule des chiffres à trois zéros dans sa vie domestique soit capable de manipuler des 9 zéros dès qu'il est aux affaires publiques" ? Certes ces remarques ne sont pas fausse en soi mais nous laissent quand même un arrière goût amer dans la bouche. Si je comprends bien, un trader qui a l'habitude des 9 zéros, qui ne sent même plus cette petite montée d'adrénaline, comme pour nous, pauvres gens, qui cliquons en ligne un malheureux achat à 1000 ou 2000 euros d'actions tout bonnement conseillé par un quelconque chroniqueur financier à la mode, serait mieux à même de diriger Bercy! N'est-ce pas oublier un peu vite quand même que ce sont ces gens là, les manipulateurs de zéros infinis, connectés à un monde entièrement virtuel, qui ont fini par prendre le dessus au risque d'embarquer avec eux une planète industrieuse. Le monde dira t-on, fut-il virtuel, n'est pas fait pour les gagne-petits. Oui, mais je me souviens aussi de la logique qui a présidé à la crise des subprimes : "face je gagne, pile tu perds". Il est facile de jouer aux apprentis sorciers lorsque la collectivité honnie prend le relai lors des catastrophes. Non vraiment, ces gens-là n'ont qu'un seul droit désormais : "Fermer leur gueule"! Et l'on peut entendre des chroniqueurs issus de l'Institut Moore, anciens de Goldman Sachs, parader dans des débat sur la LCP, déclarer sans scrupules que l'Etat pourrait offrir ses services, indispensables bien-entendu, à un coût moins exhorbitant. Même si c'est vrai, on ne veut plus entendre ces gens-là nous donner la leçon. Dans le même genre d'idée, on peut lire, dans une dépêche de l'AFP du 11 mai publiée sur le site financier Boursorama, (http://www.boursorama.com/actualites/vent-d-optimisme-sur-les-bourses-mondiales-qui-alignent-les-records-e455f9b4e3cef26a4ea97530f40b8935) que les places financières ont atteint de nouveaux records, Wall Street en particulier, et que des gérants de portefeuille s'inquiètent d'une nouvelle déconnexion entre sphère réelle et sphère financière. Pire. Parmi les raisons justifiant la hausse, la dépêche évoque le rachat par les entreprises de leurs propres actions en vue de satisfaire leur "croissance externe". Or il n'y a rien qui vaille croissance économique ici. Il ne s'agit que d'un pur artifice financier destiné à favoriser les actionnaires. En réduisant le nombre d'actions en circulation on augmente mécaniquement le bénéfice par action. N'importe quel élève ayant suivi un cursus économique et social au lycée aurait démasqué l'astuce. Bref voilà où en est la marche du monde. Une nouvelle bulle est en train de s'installer et une crise financière en train de se profiler à l'horizon. Aucun politique n'a eu assez de courage pour domestiquer les marchés financiers. D'ailleurs la réduction des déficits en France est présenté à l'aune de l'indépendance financière, jamais à l'aune d'une quelconque indépendance nationale ou d'un projet politique cohérent. Nos élites savent-elles au moins pourquoi le système de Protection sociale français est considéré en crise? Il est vrai, reconnaît le billet de l'AFP, que les places financières ont retrouvé des niveaux exceptionnels, voire dépassé des records, sauf en ... France.

Et si on reconnaissait que le monde de la finance n'est pas celui de l'industrie et qu'il faille parler des entepreneurs plutôt que des entreprises ? D'ailleurs en écoutant Louis Gallois on se dit qu'effectivement un bon patron à Bercy, éclectique et non endoctriné par l'optimisme béhat de la vulgate économique, serait le bien venu. Ce même patron n'hésiterait pas à dire que le marché ne peut fonctionner sans règles juridiques certes, mais aussi sociales et morales. Penserait-il, comme l'un des candidats au MEDEF, que chaque ministre de l'économie et des finances devrait passer un "grand oral" devant les représentants patronaux afin d'évaluer ses compétences ? On comprend alorts ce que signifie un patronat "de combat". On peut apprécier les chefs d'entreprise sans défendre "le" patronat. D'ailleurs qu'est-ce que les entrepreneurs peuvent attendre eux-mêmes de représentants tout aussi détachés des réalités que le sont bon nombre d'hommes politiques? On ne va pas non plus passer notre temps à remercier les entreprises sous prétexte qu'elles créent les "vraies" richesses pouvant alimenter ensuite un Etat-Providence en perdition et son armée de fonctionnaires. N'oublions pas non plus que sans cette "armée" de fonctionnaires et plus largement de règles et procédures publiques, les activités économiques seraient improbables. Le service de l'Etat ne doit pas être sous-estimé ni méprisé. Alors il sera loisible d'organiser des cours d'entrepreneuriat dans les écoles et lycées de France...

Pour finir, on a pu lire dans la dernière chronique d'Agora datée du 11 mai que "dans le fond, les marchés n'ont aucune envie de voir l'emploi se reprendre car cela signifierait une possible remise en cause de la politique accommodante de la Fed et une remontée de ses taux directeurs". Et la crainte c'est celle d'un éventuel krach obligataire car toute remontée des taux ferait baisser la valeur des titres. Bref, non seulement le marché s'accomode du chômage mais en plus il le désire. Et oui, ce n'est pas nouveau. Depuis longtemps Marx d'abord avec son armée industrielle de réserve et Stiglitz ensuite, le même qui se pose aujourd'hui en parangon de la pensée orthodoxe, avec son chômage disciplinant les travailleurs avaient compris que le chômage constituait une nécessité endogène au système capitaliste. Il est certain qu'abordé ainsi le chômage ne peut plus être vu comme un simple non-travail et les chômeurs comme les profiteurs d'un système qui les culpabilise.

Qu'est-ce qui empêche alors le peuple de reprendre en coeur les refrains de la rhétorique marxiste du type : "Ne payons pas pour leur crise". Il est vrai que les Français sont davantage attirés par les accents anti-mondialistes d'une droite nationale aux contours encore bien trop incertains et inquiétants ... 

sciences politiques société

Commentaires (1)

1. Boorloboy 29/05/2013

L'année universitaire touchant à son terme et comme il n'y a toujours pas de muguet à aller vendre avec la camarade Marie-Georges, on se laisse facilement aller à errer sur des sites d'opinion comme "Boulevard Voltaire". C'est alors que l'on est tout à coup happé par ce titre accrocheur "Le Sénat vote la fin du CDI et tout le monde s'en fout". En lisant l'article on apprend que le projet de loi sur "la sécurisation de l'emploi" serait une ode à la flexisécurité, penchant malheureusement plus du côté fléxi que du côté sécurité. Soudainement pris de sueurs froides et déjà gagnés par un sentiment de culpabilité de n'avoir pas été plus tôt sur le coup du fait de s'être laisser distraire par le débat interminable sur le Mariage Pour Tous, on court à toute jambe consulter le projet de loi tel qu'adopté par la commission mixte paritaire le 14 mai dernier. On s'attend alors à assister en direct à l'assassinat en bonne et due forme de la protection salariale, mais à la lecture des intitulés - "encourager les voies de négociations", "protection de la mobilité volontaire", "nouveaux droits individuels" - on ne trouve rien qui soit bien alarmant, ni même révolutionnaire...
Alors en définitive, le CDI est-il encore vivant ? That is my question.

PS : quoiqu'il en soit Boulevard Voltaire voyait juste sur un point : "tout le monde s'en fout !" - peut-être parce que ça semble trop gros pour être vrai... Intrigant tout de même.

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