Deux commentaires sur le Front National

I

Sans connaissance profonde du fonctionnement d'un parti comme le Front National (FN), il est possible de tirer quelques éléments de réflexion. Déjà il faut accepter l'idée de neutralité axiologique de M. Weber. Cette nécessité est renforcée pour un parti qui relève quand même de l'extrême droite, c'est-à-dire d'un courant qui, comme l'affirmait le fondateur lui-même du Front national, "sent le souffre".

On peut comprendre que le FN séduise une partie croissante de la population, ayant lui-même construit son discours autour d'une dichotomie facile :"eux/nous". Les discours clivants ont toujours eu une certaine efficacité et renvoient de toute évidence à la logique du bouc-émissaire : Si le pays est en crise, c'est la faute des étrangers, quelque que soit la nature de l'étranger en question. La théorie du bouc-émissaire est maintenant bien documentée au moins depuis les réflexion de René Girard. Il est normal dans ce cadre que le FN mette en avant "sa" spécificité à travers l'expression : "UMPS" (UMP=PS). Le fait que ce soient des gouvernements socialistes qui osent, à tort ou à raison, la rigueur et la politique de l'offre, ne peut que renforcer, aux yeux de l'opinion, la façon dont le FN impose les règles du discours. Mais comme on est au niveau du discours, il est toujours très difficile de savoir ce qui est pensé exactement au sein des instances dirigeantes. Ainsi la défense proclamée de la laïcité et du gaullisme, parfaitement légitime en soi, peut encore être interprétée en termes d'annonce politique fédératrice, voire provocatrice, mais mensongère. Bien sur, on peut aussi prétexter que le mensonge, la dissimulation, sont parties intégrantes de la mécanique politique. Mais alors quid de l'opposition FN/UMPS? De surcroît, il peut y avoir hétérogénéité entre le parti (party in central office) et les militants (party on the ground) et pourquoi pas parmi les militants eux-mêmes. Il s'agit alors de réfléchir à ce qui fait la nature et la capacité de mobilisation d'un parti politique. Plus qu'avec tout autre parti, se pose la question des raisons du vote : adhésion, totale ou partielle et sur quels enjeux ou bien simple contestation qui renvoie aussi à une adhésion partielle. Nous sommes alors lancés sur une trajectoire sans fin. Quelle est la part de ceux qui n'ont pas voté contre N. Sarkozy mais pour F. Hollande au second tour de la présidentielle de 2012? On met ainsi en exergue le manque d'honneteté intellectuelle, désolé de le souligner, en systématisant ces questions pour un parti et pas pour les autres. Le vote relève après tout d'une alchimie complexe, faite d'adhésion, de doute, d'espoirs, de protestation, d'irrationnel, quel que soit le candidat et le parti. De la même façon l'attaque en populisme est vraisemblablement mal venu. On ne peut défendre la démocratie et s'inquiéter du vote des électeurs. Pourquoi alors ne pas restaurer le cens ou de ne permettre qu'aux diplômés de voter? Rappelons qu'Hayek, fervent partisan du libéralisme, proposait d'interdire le droit de vote à tous ceux qui ne subissent pas ou plus le règne de la compétition économique comme les retraités ou les fonctionnaires !

II

La FN pose ensuite un enjeu fondamental pour les idées politiques en mettant au grand jour une contradiction, si ce n'est la contradiction fondamentale de toute théorie politique : 1/Soit son programme économique est réaliste à la vue des inconséquences de l'utopie libérale, 2/ Soit son programme économique est catastrophique et impliquera une perte évidente de bien-être (dévaluation et inflation, produits plus chers, difficulté à emprunter sur les marchés financiers, ...). Mais alors n'est-ce pas un droit fondamental que d'arbitrer entre les composantes du bien-être? Moins de biens pour plus de "fierté nationale"? N'entend t-on pas dire que ce n'est pas à l'économie de faire "sa" loi. C'est bien dans ce cas la priorité des questionnements qui est en jeu : Le politique doit-il vraiment primer sur l'économique? Mais les régimes qui "accessoirisent" l'économique ne sont-ils pas justement des régimes totalitaires? En ce sens les valeurs économiques sont apaisantes et renvoient à la formule de Keynes selon laquelle il vaut mieux que les individus exercent leur tyrannie sur leur portefeuille boursier plutôt que sur leurs congénères. Le problème toutefois, c'est que la thèse du doux commerce avancée par Montesquieu, soit largement contestable. Mais si l'on admet la primauté de l'économique, qu'est-ce que cette dernière a de naturelle ? Tout élève du secondaire ayant suivi la filière économique et sociale sait que l'économie, en fait le monde élaboré selon les critères du libéralisme, n'a rien de spontané, que le libéralisme, P. Rosanvallon nous l'a appris, est une utopie comme les autres. Certes les partisans du libéralisme en France à l'instar de P. Salin, nous diront, que le libéralisme n'a justement pas encore été appliqué puisque les prélévements obligatoires représentent environ la moitié de la richesse nationale, ce qui est indiscutable. Mais les pratiques libérales sont impossibles sans une adhésion de la part de la population, sans une sorte de fidélité aux règles marchandes qui sont pour le coup tout aussi implacables que les prisons d'Etat : le succès et la fortune, certes, mais l'échec, la ruine et la misère, aussi. Une société peut-elle durablement tenir à ce prix? A moins bien sur que les nantis se barricadent dans leurs villages privés entourés de barbelés ! Les libéraux vivent à leur façon dans le déni. N'est-ce pas d'ailleurs M. Thatcher qui dans une célèbre allocution déclara que : "there is no such thing as a society", déformant la fameuse maxime économique : "there is no such thing as a free lunch" ? On le voit donc la politique a encore de l'avenir, même pour appliquer les principes libéraux qui devaient en constituer la négation même. 

sciences politiques

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